LIVRE PHOTO ZIXPHOT™

PRÉFACE DE LADY BORTON
Les traducteurs sont des serviteurs. Ils travaillent en silence, exploitant un gisement dont ils extraient l’âme pour autrui. Bùi Huy Trang est un photographe et un poète mais aussi un traducteur ; pour nous, il ramène à la surface une profondeur d’âme rarement visible.
M. Trang a intitulé son œuvre en anglais, vietnamien et français. Quelle que soit la langue, les expressions Vietnamese We, Người Việt Nam chúng tôi et Nous autres Vietnamiens sont polysémiques. Dans leur usage le plus restreint, elles peuvent se rapporter seulement aux Việt (ou Kinh), l’un des cinquante-quatre groupes ethniques du Vietnam. Plus largement, elles peuvent désigner les citoyens d’une nation, Việt Nam, et inclure ainsi tous ses groupes ethniques. De façon plus large encore, elles peuvent recouvrir toute personne d’origine vietnamienne, où qu’elle vive.
Si, dans cet ouvrage, Bùi Huy Trang se concentre sur la vie des Kinh (Việt) ordinaires au Vietnam, il présente également d’autres groupes ethniques. Il nous emmène dans tout le Vietnam : nord, centre et sud ; plaines, collines et montagnes. Il laisse aussi entrevoir la nostalgie de la diaspora vietnamienne pour son pays d’origine.
Le résultat est un coup de maître car Bùi Huy Trang parvient à expliquer l’expression vietnamienne Quê Hương, fondamentale et pourtant intraduisible. Quê Hương ne signifie pas le lieu de naissance. De même, la mère patrie ou la terre natale traduit mal ce terme. Sauf pour quelques groupes ethniques minoritaires et matrilinéaires, Quê Hương fait référence au berceau ancestral paternel que désignait le mot patrie dans l’Antiquité.
Les Vietnamiens croient que les vivants peuvent consulter les esprits des morts comme source de sagesse et de conseil. Chaque foyer honore les ancêtres défunts sur l’autel familial où sont disposés bougies, lampes, fruits, fleurs et une urne à encens. Le jour anniversaire de la mort de l’un de ses membres, la famille complète l’autel avec des mets spécifiques, de l’argent votif et d’autres objets cérémoniels fabriqués en papier (par exemple des vêtements et des motos). A la fête du Tết, elle accueille ainsi les ancêtres qui reviennent au foyer célébrer le Nouvel An lunaire. Certains Vietnamiens, qu’ils vivent au pays ou à l’étranger, n’ont jamais visité leur Quê Hương, le site des tombes de leurs ancêtres. Cependant, les esprits de ces derniers se déploient dans le temps et dans l’espace pour ramener les pensées de ces Vietnamiens à la source de l’âme de leur famille, à la source de leur propre âme.
Vietnamese We – Người Việt Nam chúng tôi – Nous autres Vietnamiens nous fait voyager au Vietnam. Nous goûtons à l’essence de la vie qu’éprouve tout citoyen vietnamien ordinaire, qu’il soit Kinh ou issu d’un autre groupe ethnique. Nous partons par-delà le monde à la découverte d’un patrimoine culturel. En explorant son patrimoine culturel et en traduisant la source de son âme propre, Bùi Huy Trang nous entraîne dans une vision plus vaste du Quê Hương.
Hà Nội, déc. 2010 Lady Borton
POSTFACE DE JEAN-CLAUDE GUILLEBAUD
Allons à l’essentiel : je suis séduit, tout à la fois par le concept de Zixphot, inventé par Bùi Huy Trang, et par son choix des cent photos pour évoquer le Vietnam. L’un comme l’autre me semblent appropriés pour évoquer ce pays – et ce peuple – auxquels mille liens me rattachent. Et depuis longtemps. Écrivant cela, je pense à l’extraordinaire agilité des Vietnamiens, immergés comme nous aujourd’hui, dans une modernité technologique dérangeante. Je pense aussi à l’attachement particulier pour la tradition dont témoigne, dans le même temps ce peuple marqué plus qu’aucun autre par l’histoire et ses tragédies.
J’ai découvert ce pays à la fin des années 1960, alors que la « guerre de Trente Ans » y faisait rage. Depuis lors, je n’ai jamais raté une seule occasion d’y retourner, encore et encore. Pourquoi ? Pour une raison à laquelle, me semble-t-il, les touristes pressés ne prêtent pas assez attention. Dans ce pays, et depuis toujours, l’opiniâtreté du paysan, du commerçant ou du soldat se conjugue avec une beauté indéfinissable, faite de paysages, bien sûr, mais aussi de douceur, de sourire, de raffinement spécifique. Ainsi les Vietnamiens donnent-ils l’impression de garder à la vie quotidienne une part de « jeu », y compris dans les plus rudes circonstances.
Les activités menues de la vie quotidienne – manger, circuler en scooter, irriguer une rizière, repiquer le riz – gardent toujours une sorte d’infime décalage, un espace ludique, une façon imperceptible de « jouer à… » qui, sans doute, contribue à alléger le fardeau. Peut-être mon amour pour ce pays me rend-il naïf, mais j’ai toujours été captivé par cette infime part de « jeu », ce tremblé qui participe du charme de ce pays, et que les photos de M. Bùi Huy Trang laissent entrevoir. Les Vietnamiens, gens sérieux et obstinés, paraissent ne jamais se prendre tout à fait au sérieux. Il y a de l’enfance dans ce pays, et pas seulement parce qu’il est, démographiquement, l’un des plus jeunes de la terre. Je songe souvent, en y voyant un jeu très subtil entre l’homme et la femme, à ce minuscule triangle de peau que laisse entrevoir l’ao dai féminin, entre la ceinture du pantalon et la fente latérale de la tunique.
Quant aux paysages vietnamiens, bien qu’ils soient extraordinairement variés, des plaines du Delta aux bosselures des Hauts Plateaux, en passant par les plages de Nha Trang ou Da Nang, l’imperceptible part de « jeu » y est omniprésente. Elle est si intimement liée à la beauté qu’on peut comprendre le véritable envoûtement ressenti, dès le XIXe siècle, par les « découvreurs » occidentaux de l’Indochine. En témoignent leurs récits de voyage, publiés à l’époque, dans L’Illustration, et dont je fis longtemps mon profit, notamment ceux du docteur Charles-Édouard Hocquard qui, de février 1884 à avril 1886, participa à la campagne du Tonkin. Dans ces récits, au-delà d’une érudition jamais prise en défaut, s’exprime à l’endroit de ce pays et de ses habitants une manière d’éblouissement amoureux. Un éblouissement que partageront, tout au long du XXe siècle, plusieurs générations de fonctionnaires, de militaires, de journalistes ou d’administrateurs à ce point séduits par l’Indochine qu’on prendra l’habitude de les appeler les « asiates ». Il est troublant de constater que, sous la plume de Hocquard, comme sous celle de Jules Ferry, on trouve des descriptions de la « magie indochinoise » qui annoncent celles des grands romanciers ou journalistes de l’entre-deux-guerres et des années 1940. Que l’on songe à Lucien Bodard, Paul Mus, Albert Londres, Jean Lacouture et bien d’autres…
A la fin du XIXe siècle, en effet, ces découvreurs fascinés parlent déjà de l’infini des rizières qu’encadrent des montagnes mouchetées de cumulus. Ils décrivent ce compartimentage méticuleux en alvéoles d’abeilles qui, centimètre par centimètre, discipline la terre et l’eau jusqu’à l’horizon ; ces quadrillages de digues glaiseuses où trottinent des femmes, l’épaule penchée sous le poids du balancier ; ces gestes et ces rythmes – les godets d’irrigation que deux hommes tiennent face à face et balancent en cadence au bout d’une corde, le pataugeage précautionneux des buffles attelés dans l’eau jusqu’à mi-pattes ou d’autres buffles caparaçonnés de boue séchée, monstrueuses statues d’argile obéissant à des enfants qui, à la manière d’un jeu, les remorquent par les naseaux ou se tiennent accroupis sur leur échine comme des cornacs hindous. Ils évoquent déjà ces flottilles de canards qui appareillent sur les rivières ou les étangs, par milliers.
Cette splendeur ainsi décrite n’était pas un chromo rabâché, elle était déjà le Vietnam. Elle correspondait déjà à cette indestructible identité vietnamienne qui, part de jeu comprise, survivra à toutes les tragédies à venir. Mais elle n’est qu’une facette de la réalité. Sans renier leur passé, les Vietnamiens d’aujourd’hui, auxquels M. Bùi Huy Trang consacre ses photos, veulent nous rappeler qu’ils vivent aussi dans un pays « comme les autres », avec ses difficultés, ses injustices, sa vie quotidienne et ses projets d’avenir. Ancré dans le Vietnam moderne d’aujourd’hui, le Zixphot se présente – aussi – comme une sorte de « jeu » technologique et éditorial. Ce n’est pas pour me déplaire, on l’aura compris.
Paris, mai 2011 Jean-Claude Guillebaud
RÉSUME DU LIVRE ZIXPHOT « NOUS AUTRES VIETNAMIENS »
Les ouvrages d’art photographique sur un pays spécifique sont légion. Ceux qui traitent d’un peuple propre s’avèrent par contre rarissimes. Il existe pourtant deux références mythiques parues il y a un demi-siècle dans la même collection chez Robert Delpire : Les Américains (1958) de Robert Frank et Les Allemands (1963) de René Burri. Citons ensuite Americans We [Nous autres Américains] (1994) d’Eugene Richards chez Aperture, Italiani [Les Italiens] (1999) de Gianni Berengo Gardin chez Federico Motta Editore, The Tibetans [Les Tibétains] (1999) d’Art Perry chez Viking Studio, Les Tibétains (2009) de Marc Riboud à l’Imprimerie Nationale, et The Indians: Portraits from My Album [Les Indiens : Portraits de mon album] (2010) de Raghu Rai chez Penguin Books India. Les Éditions de la Martinière ont aussi publié Les Italiens (2002) de Bruno Barbey et Portraits de Français (2007) de Luc Choquer. Malgré la richesse de la bibliographie mondiale sur le Vietnam, il n’y aurait encore aucun livre d’art photographique sur les Vietnamiens eux-mêmes. Le présent projet s’attache à combler cette lacune avec l’invention brevetée d’un nouveau genre de livre dit Zixbook. Ce concept éditorial innovant repose sur l’image dite sensorielle, issue du mariage entre le texte, l’image et le son. Il vise à promouvoir l’éducation en renouvelant notre manière de lire avec un double support papier et numérique, ainsi que les échanges artistiques et culturels dans le monde sur le thème du Vietnam. La forme et le contenu de chaque support sont peaufinés pour à la fois susciter l’émotion et interroger la conscience. Ainsi, le disque ou le fichier numérique de la déclinaison photographique Zixphot rajoute une autre dimension au livre papier trilingue ; il enrichit les synergies du texte et de l’image avec un diaporama musical et des poèmes lus en trois langues.
Mais comment brosser le portrait des 90 millions d’habitants d’un fascinant pays que caractérisent une diversité culturelle de 54 ethnies et un passé historique de 4.000 ans ? Comment capter l’esprit même d’une nation sans s’empêtrer dans les clichés de son empreinte culturelle multiforme ? De plus, les problèmes politiques, religieux et sociaux qu’amplifient l’ignorance, l’étroitesse d’esprit et l’intolérance, compliquent toujours le traitement d’un sujet aussi ambitieux que controversé. Bùi Huy Trang présente une vision humaniste et subjective du peuple vietnamien selon plusieurs approches artistiques complémentaires. Sensible et empathique, son regard se décline d’abord en 50 photographies noir & blanc et 50 photographies couleur. Toutes ces images proviennent essentiellement de cinq reportages effectués au Leica M dans tout le Vietnam entre 1997 et 2010, au gré des rencontres aussi merveilleuses qu’enrichissantes avec des hommes et des femmes de toutes conditions sociales. L’auteur les a sélectionnées et ordonnées avec le plus grand soin pour révéler par le profond respect qu’il porte à ses compatriotes, la complexité de leur âme, de leur caractère et de leur personnalité tout en questionnant en filigrane sur le temps, l’existence et la mort. Il a retrouvé en elles les réalités fugitives qui l’ont bouleversé et qu’il a toujours évité de recouvrir d’un esthétisme d’emprunt. Sous forme réelle, virtuelle ou mentale, elles fusionnent ensuite avec la musique envoûtante du compositeur et pianiste de jazz Niels Lan Doky, ainsi qu’avec la lecture amateur à voix haute en anglais, français et vietnamien par l’auteur, de deux de ses poèmes en prose qui accompagnent toutes ces photographies faussement simples et empreintes de vie et de justesse.


