ROMAN HYBRIDE ZIXNOV™

 

  

PROJET DE COUVERTURE DU TOME 1

Avant-propos

Khau Vai – le marché des amours perdues est un récit poignant qu’un Vietnamien de Paris nous fait partager par le texte, l’image et le son. Pour de multiples raisons, ce livre d’art singulier, tout en éveillant en moi des émotions, m’a donné à réfléchir.

En tant qu’écrivain, je comprends que des pulsions démoniaques aient pu pousser un individu à prendre la plume. Et que, sorti dès lors de l’anonymat, il soit devenu un danger pour lui-même comme pour autrui.

Tout jeune, l’auteur a quitté le Vietnam ; il a grandi depuis en France où il vit et travaille. Ses souvenirs du pays natal sont restés assez vagues. Mais un jour, lors de son retour, un monde différent lui est apparu ; cette nouvelle vision a alors révélé en lui un univers intérieur qui, en France, dormait profondément en lui, ou qu’il avait enfoui au plus profond de lui-même. C’est ainsi qu’a émergé sa vocation d’artiste.

Il est des ouvrages qui ont changé, voire brisé la vie de leurs auteurs. Menant une existence ordinaire et paisible en société, un auteur se met un jour, sans que l’on sache vraiment pourquoi, à écrire un livre bouleversant. Celui-ci peut soit entraîner sa perte, soit lui offrir ce à quoi il ne s’est aussi jamais attendu, qu’il n’a nullement désiré. Que cette œuvre lui soit bénéfique ou non, seuls Dieu et lui-même peuvent le savoir.

Khau Vai – le marché des amours perdues nous raconte un retour sur le passé, le pays natal et les origines d’un Vietnamien en exil. Je l’ai lu avec plaisir et envie à la fois. Ces régions des montagnes du nord-ouest me sont familières. Et pourtant, j’ignorais tout de Khau Vai, ce marché des amours perdues, les légendes et les coutumes de ce lieu mythique. Ce livre m’a réservé bien des surprises.

J’espère que vous aussi, amis lecteurs du monde entier, épris du Vietnam, le zixbook vous prendra de court.

Je souhaite à l’auteur de ce livre insolite, Bùi Huy Trang, beaucoup de chance dans sa nouvelle aventure.

                                                                                      

                                                                                                           Hanoï, le 11 juin 2004

                                                                                     Nguyên Huy Thiêp

                                                                                                                                                     écrivain vietnamien*

* Consacré Chevalier des Arts et des Lettres par l’ambassadeur de France à Hanoï le 9 juillet 2007. Plusieurs de ses recueils de nouvelles ont été traduits et publiés aux éditions de l’Aube et Philippe Picquier.

 

 

Postface

Quand Bùi Huy Trang m’a appelé un soir pour me demander de rédiger cette courte postface, je ne m’attendais pas à découvrir un artiste aussi accompli. C’était son premier travail d’envergure, et il manifestait pourtant une maîtrise remarquable de la photographie et de l’art du récit. « Je ne suis pas écrivain » s’empressa-t-il de me dire sachant que j’enseignais la littérature. Dès les premières pages, j’oubliai pourtant cet avertissement, séduit par l’étonnante empathie s’instaurant dans le texte comme dans les images entre l’artiste et son environnement. Au fil du récit, chaque fait trouve immédiatement un écho dans l’univers intérieur du personnage principal ; quant aux images, elles frappent par la spontanéité des visages et des attitudes, la vivacité des scènes surprises dans la rue ou à la campagne, autant d’indices de l’extraordinaire connivence reliant l’artiste à son sujet. Or une telle proximité n’est-elle pas la source même du style ? N’est-elle pas l’assurance que ce qui nous est montré est d’abord passé par le filtre d’une sensibilité singulière ? On le sait, ces choses ne sont pas de celles qui s’apprennent, et c’est pourquoi il est toujours troublant de découvrir un artiste véritable chez un auteur que les circonstances de la vie ont éloigné de tout enseignement artistique.

Au cours de nos conversations, Bùi Huy Trang m’apprit l’intérêt que ses images suscitaient chez certains spécialistes du Viêt-Nam, notamment des chercheurs qu’il avait contactés. Cet intérêt tient en partie au sens de l’observation dont témoignent les photographies ainsi que leur commentaire glissé dans le texte. La posture des corps enregistrés, la distance qui les sépare, la façon de regarder ne sont pas le fruit du hasard mais nous font entrer profondément dans la culture vietnamienne. Seul un artiste originaire du pays pouvait saisir ces réalités fugitives sans les recouvrir, comme c’est trop souvent le cas, d’un esthétisme d’emprunt. Toutefois, la valeur ethnographique de l’ouvrage ne prend vraiment sens que par rapport au contexte émotionnel dans lequel il a été composé.

Bùi Huy Trang évoque dès les premières pages la difficulté de vivre loin de sa terre natale. Son héros ressent le désir de renouer avec son pays, avec sa langue aussi qu’il ne parle quasiment plus après ces nombreuses années d’immersion dans la langue et la culture françaises. Même si le personnage n’est pas l’auteur, il est clair que le but poursuivi ici n’est pas de représenter le Viêt-Nam mais bel et bien de le retrouver et c’est pourquoi la plus haute objectivité rejoint ici la plus haute empathie. Le texte évoque ensuite la mauvaise conscience de l’exilé qui se sait à l’abri pendant que son pays est en guerre. Dans ce contexte, l’exactitude de l’information et l’attention scrupuleuse portée aux choses semble un gage de fidélité donné à la patrie laissée derrière soi. La dimension morale de l’entreprise s’approfondit encore si on écoute ce que dit la fiction : « Ayant côtoyé la guerre tout jeune, il était pleinement conscient de la valeur insoupçonnable de la vie » lit-on à propos du héros. La rupture irréversible produite par la mort, plus profonde que la déchirure de l’exil, fait de la vie elle-même une patrie à sauver. En célébrant l’existence sous toutes ses formes, l’ouvrage tente de montrer le prix des choses, au-delà des différences entre cultures.

Pour ressusciter le Viêt-Nam ou plutôt son Viêt-Nam, Bùi Huy Trang ne pouvait se plier à la forme traditionnelle du livre. Son admiration pour « Bruges-la-Morte » de Georges Rodenbach, premier roman français illustré de photographies (1892), l’a encouragé à mettre au point une publication d’un nouveau type dans lequel le DVD allait jouer un rôle important. Il songea très tôt à donner un nom à ce dispositif multimédia, et ce fut le Zixbook. Composite comme l’objet qu’il désigne, le Zixbook emprunte ses phonèmes à la musique, aux pixels de l’ordinateur et au book anglais. De cette alliance inhabituelle de sonorités émane une sorte d’exotisme en accord avec les autres exotismes défendus par l’ouvrage. On pourrait penser que les valeurs véhiculées par la technique occidentale sont en contradiction avec le Viêt-Nam traditionnel qu’elle est chargée d’évoquer dans ce livre mais c’est oublier que l’ingéniosité technique est aussi une des caractéristiques de la culture vietnamienne. On s’en rend compte au nombre de productions évoquées dans le récit, outils, jouets, machines ou produits artisanaux observés par le héros au cours de son périple. Tous ces objets renvoient au photographe et plus encore à l’inventeur l’image de sa propre habileté. Ainsi, loin de travestir ou de trahir les origines culturelles de l’auteur, la mise au point du Zixbook le rapproche au contraire de celles-ci.

En associant le texte à l’image, et la page à l’écran, les dispositifs multimédia transforment, on s’en doute, notre pratique de la lecture. L’originalité de ce livre tient d’abord à son poids et à sa taille. Au travail de déchiffrement propre à la lecture traditionnelle se substitue pour le lecteur une expérience sensorielle inédite : le toucher et la vue sont sollicités ainsi que l’ouïe puisque le diaporama gravé sur DVD comprend un accompagnement musical. Le Zixbook mobilise aussi notre corps dans son entier car le passage du livre à l’écran suppose un minimum de déplacements et de manipulations. On peut objecter bien sûr que toute lecture engage les sens mais l’éducation occidentale fait généralement passer au second plan ces contacts physiques, au profit du seul travail intellectuel de déchiffrement. En revanche, dès que l’illustration s’immisce dans un texte, la surface de l’image rend visible celle de la page, le dessin graphique ou photographique ressuscite à nos yeux le tracé typographique des mots imprimés et le mouvement oscillatoire du regard de l’image vers le texte ou du texte vers l’image réveille la conscience du corps par l’effort léger qu’il exige. Là encore, le Zixbook rappelle l’expérience du voyage car les pays qu’on visite pour la première fois nous plongent généralement dans un univers sensoriel fait de sons, de parfums et de couleurs. Le sens de ce qu’on regarde ne nous apparaît que dans un second temps.

Le Zixbook est aussi un lieu où l’on circule. Par son format notamment, il est à la fois le récit romancé d’un voyage et un espace où l’on voyage, représentation d’un parcours et territoire à parcourir. Les trajets qu’il nous offre sont multiples, chaque médium étant comme un véhicule ou une route nous conduisant vers la destination mythique de cette expédition, ce légendaire marché des amours perdus caché dans les montagnes reculées du Ha Giang. On a donc le choix du transport : on peut emprunter le récit en oubliant les images (dans ce cas, on aura encore le choix entre l’anglais, le vietnamien et le français, trois voies différentes). On peut au contraire feuilleter l’ouvrage comme un album de photos sans passer par le texte. On peut aussi passer du texte à l’image en goûtant la correspondance de plus en plus étroite s’instaurant entre les deux à mesure que le récit avance. Bien sûr, ce lien n’empêche pas l’existence de subtils décalages assurant aux photographies une indépendance par rapport au texte. Quant au diaporama musical, il donne le sentiment de refaire le voyage si on a lu le livre avant ; sinon, il est une sorte d’invitation à la rêverie qui ne prendra consistance qu’après la lecture du texte.

Toutes ces possibilités donnent au Zixbook un aspect orchestral qui ne se réalise vraiment que dans l’esprit du lecteur ou plutôt du vidéo-lecteur. En effet, seule la mémoire du public peut superposer tous ces voyages et unifier les choses après coup. Or n’est-ce pas aussi le cas pour le voyageur ? L’unité qu’il donne à son aventure, une fois revenu chez lui, n’est-elle pas rétrospective ? Il s’agit d’une unité d’impression qui n’abolit pas le caractère profondément hétérogène de son parcours, avec ses moments singuliers, ses surprises et ses imprévus. Le livre multimédia, en empêchant la fusion complète du texte, de l’image et du son (contrairement au cinéma), restitue bien cette unité dans l’hétérogénéité propre aux véritables voyages.

Chaque médium nous livre donc une des dimensions de l’aventure sans perdre son caractère propre : avec sa masse d’informations et d’explications, le récit privilégie la part culturelle et émotionnelle du trajet. De ce point de vue, l’intrigue amoureuse inventée par Bùi Huy Trang, loin de nous éloigner de la réalité, intensifie au contraire le rapport empathique qu’il entretient avec elle. Par un phénomène bien connu de cristallisation, toutes les beautés du Viêt-Nam s’associent dans l’esprit du lecteur au charme de l’héroïne. La photographie, quant à elle, privilégie la dimension optique du voyage et restitue le fort impact visuel qu’ont sur nous les régions que nous voyons pour la première fois. Moins on connaît plus on regarde, de sorte que pour l’explorateur, la réalité est d’abord un spectacle. Enfin, le diaporama musical opère une intériorisation du voyage, ou, comme l’écrit Bùi Huy Trang, un approfondissement de l’expérience. Ces images enchaînées donnent l’impression de jouer sur la scène de la conscience ce que le récit nous présente sur la scène du monde. A l’instar des souvenirs ou de la rêverie, les photos nous arrivent dans le désordre, sans chronologie véritable, même si leur succession suit en réalité l’ordre de leur apparition dans le livre. L’effet d’intériorisation est d’autant plus fort que le DVD nous invite à vivre ou à revivre le voyage dans un autre espace-temps que celui de la lecture. Le passage du livre à l’écran produit un décrochement très proche de celui séparant le rêve de sa réalisation ou le souvenir de l’expérience passée.

A la fin du récit, Bùi Huy Trang note que l’intensité du souvenir ajoute à la réalité vécue une dimension merveilleuse : « seule la puissance des souvenirs lui procurait cette perception vertigineuse d’Alice au pays des merveilles ». Quand les images mentales issues de la mémoire s’imprègnent d’émotions, l’écart se réduit avec l’imaginaire car nos rêveries ne sont jamais que la traduction en images de nos peurs et de nos désirs. Il en va de même quand on associe photographie et musique, comme le fait le diaporama. Par leur caractère sentimental, les chansons nostalgiques et parfois déchirantes des célèbres compositeurs XXXXXXXX et YYYYYYYYYY et des chanteurs talentueux UUUUUUUUU et VVVVVVVVVV stimulent notre propension à rêver et donnent ainsi au voyage un caractère de légende. Le principe même de l’enchaînement d’images favorise d’ailleurs l’emprise de la rêverie sur le document car il soumet chaque cliché à un rythme très proche de celui réglant la musique. Disparaissant quelques secondes après être apparues, les images perdent rapidement leur ancrage géographique et historique, n’offrent plus à notre regard qu’une pure scansion visuelle, un rythme abstrait de tonalités et de formes qui leur permet d’atteindre des régions profondes de notre sensibilité. Au bout de plusieurs minutes, nous goûtons moins le contenu des photographies qu’une succession contrastée de plans larges et de plans serrés, de lieux fermés et de lieux ouverts, d’espaces pleins et d’espaces vides, de sujets statiques et de sujets dynamiques, de plans nets et de plans flous. Qu’il soit graphique ou visuel, le rythme nous touche profondément parce qu’il imite et stimule notre vie psychique qui est faite, elle aussi, d’une alternance de temps forts et de temps faibles, de tensions et de détentes.

Le recours à la musique montre pour finir que Bùi Huy Trang n’a pas seulement fait une œuvre multimédia mais aussi une œuvre collective, capable de faire entendre plusieurs voix, sans doute parce que la rencontre et le dialogue sont une des composantes essentielles du voyage. C’est pourquoi, bien qu’ignorant des réalités vietnamiennes, j’ai été heureux et flatté de pouvoir ajouter ces quelques remarques à ce gros livre, juste avant qu’il ne commence sa vie éditoriale. Je lui souhaite maintenant de réussir cet ultime voyage, pour lequel il empruntera, j’en suis sûr, les chemins les plus inattendus.

                                                              

                                                                                                               Toulouse, le 10 fév. 2004

                                                                                               Philippe Ortel

 Directeur du Département « Lettres modernes » et maître de conférences à l’Université de Toulouse – Le Mirail, France – Diplômé de l’Ecole Normale Supérieure, Rue d’Ulm, Paris

Auteur du livre La littérature à l’ère de la photographie – Enquête sur une révolution invisible (Chambon, 2002), et de l’ouvrage collectif Discours, image, dispositif. Penser la représentation II (L’Harmattan, 2008)

Expert reconnu en dialogue Texte – Image

 

 

 

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